L'Adulte derrière l'éphèbe

Il était assis sur le lit, une jambe pliée contre lui, l’autre vagabondant sur les draps. D’un air sérieux et volontaire, ses mains jointes devant son tibias et son dos vouté, la scintille adulte qui brûlait intensément dans ses perles émeraude paraissait stupéfiante. Il n’était plus ce gamin gâté faisant un caprice. Tout dans son attitude respirait la maturité d’une personne ayant atteint l’âge de la prise de conscience. Toute l’expérience et la douleur se muèrent secrètement et fondirent, rendant l’éphèbe plus séduisant encore.

Dans la grande pièce, le garçon aux cheveux noirs de jais murmura son ordre, un souffle impétueux et imposant, plus surprenant encore que ses crises de jalousie. Tout semblait silencieux dans la pièce, un silence lourd de sous-entendus. Seul le grognement, caressé par un sifflement menaçant d’un orage naissant troublaient l’irréalité de cette scène. La lumière orangée de la pièce la rendait malade, alors qu’habituellement elle lui conférait une espèce de douceur charmante.

 

« Il faut qu’on parle. »

 

Et la sentence allait tomber.

Une branche claqua contre la fenêtre. Le brun caressait son pouce gauche avec le droit, calme et implacable.

 

-          Explique-moi ce qu’il s’est passé cette nuit.

 

Sa voix grave fut bercée par le grondement du tonnerre. Et le roux redressa son visage avec dédain.

 

-          Je n’ai pas envie d’en parler.

-          J’aimerais une explication, enchaîna le brun.

-          Tu me gonfles, Kae.

 

Les paupières lasses de l’adolescent se fermèrent quelques secondes, avant qu’il ne lui lance le genre de regard que Yukito détestait par-dessus tout. L’arrogance, le mépris, la colère, toute une palette de sentiments mélangés, entrelacés, défilant à une vitesse monstrueuse dans le regard entraîné du brun.

L’imposant corps de l’homme aux cheveux rouges se mit en mouvement, esquissant un geste pour fuir l’affrontement.

 

-          Reste-là. On doit parler, Yukito. Cette fois, je t’interdis de fuir.

 

Il l’entendit bouger. Les draps se froissèrent, le corps mince de l’éphèbe s’assit, ses yeux brûlants toujours dans son dos.

 

-          Je n’ai rien à te dire, répliqua l’adulte, lui tournant toujours le dos.

 

Brusquement, il sentit des mains le retourner, quelque chose de dur lui déchirer la joue et il perdit l’équilibre, titubant quelques pas avant de s’appuyer contre le mur. Sa mâchoire pulsait, et avant qu’il réalise qu’il venait d’être frappé, les poings du gamin se refermèrent sur ses vêtements, le plaquant contre la paroi. Plus par surprise que par faiblesse, il ne comprit pas d’où venait cette force absurde. Et ce regard accusateur l’agaçait au plus haut point.

 

-          Yukito. Tu m’as dit un jour qu’il fallait que je tourne la page, que je te considère comme mon présent et mon futur. Je me trompe ? Tais-toi et laisse-moi finir ! J’ai été touché par tes mots, je les ai appliqués. J’ai laissé de côté ma fierté pour toi, tu sais ce que ça veut dire ? Eh bien, maintenant, c’est à ton tour ! Yukito… Tu n’es pas obligé de tout me dire, mais laisse-moi entrer dans ta vie ! Bordel de merde ! Laisse-moi être ta vie ! Je veux te protéger, je veux te soutenir, mais donne-moi les armes pour le faire ! Ne dis rien, pas encore ! Je veux construire quelque chose avec toi, tu comprends ? Réfléchis, Yukito ! Je ne peux plus vivre dans l’ignorance, sans savoir contre quoi je dois me battre ! Je suis plus fort que ce que tu crois. Tu te comportes en gamin, tourne la page toi aussi ! Affronte une fois pour toutes ton passé et ce que tu es. Je t’aime ! Merde, je t’aime pauvre con !

 

Il se retira brusquement, sans lui laisser le temps de l’attraper ou de l’insulter. Il le laissa seul avec ces mots, seul avec la vérité implacable.

Qu’allait-il faire maintenant ?

 

 
 

Dis-le au lieu de tourner autour du pot

 

Il le lui avait sorti comme ça, innocemment. Comme la chose la plus naturelle du monde. Sans se rendre compte que ces mots provoquèrent une coulée de lave dans ses veines, un désespoir profond et sans limites, une peur sans nom et un sentiment de trahison au-delà de toute imagination. Il s’était levé d’un coup et l’avait plaqué contre le mur.

 

-          T’as une drôle de façon de voir un couple toi.

 

Sa voix était tranchante comme le verre, pleine d’une rage contenue et d’une déception plus poignante encore.

Contre le mur, le brun n’avait aucun moyen de fuir. De chaque côté de son corps, les bras puissants de Yukito lui coupait tout espoir d’évasion. Mais sincèrement, cette fois, il ne comprenait pas pourquoi il paraissait tellement en colère. Et cette remarque l’avait blessé lui aussi. Profondément.

 

-          Pourquoi tu dis ça ? demanda-t-il surchargé par l’incompréhension.

-          T’es sérieux là ?

 

Et Yukito ne savait pas s’il devait le prendre au sérieux ou non. Pourtant son visage reflétait réellement la surprise.

 

-          Dis-moi ce qui va pas, je comprends pas, murmura le brun.

 

Il fronça les sourcils, quelques mèches noires caressant ses joues se soulevèrent lorsqu’il pencha la tête de côté.

 

-          Tu trouves normal ce que tu as fait ? Non mais franchement, tu te rends pas compte.

-          Explique-toi au lieu de tourner autour du pot, l’apostropha Kae.

-          Tu es à moi, tu saisis ? Ton corps m’appartient complètement, et je supporte pas que tu touches quelqu’un d’autre.

 

Le roux serra ses poings contre le mur. Il vit un tic chez Kae, une sorte de prise de conscience. Il observa les yeux verts se baisser, tourner à gauche, puis en bas, son visage descendre et d’un coup, il lui a semblé bien plus petit que d’habitude.

 

-          Ca ne se fait pas, poursuivit-il.

-          Je… ça me semblait pas important.

-          Hein ?

 

Sans le quitter des yeux, Yukito remarqua sa poitrine se lever et s’abaisser rapidement. Il ne relevait toujours pas son visage et le roux était incapable de savoir à quoi il pensait.

 

-          J’ai pas couché avec lui… je l’ai pas embrassé. Pour moi c’était juste un jeu, je voulais l’humilier c’est tout, je pensais pas que…

-          Que ?

-          Ca pouvait te faire mal.

 

Il eut l’impression que le brun voulait se fondre dans le mur.

 

-          Je suis désolé… Vraiment désolé, chuchota-t-il au bout de quelques secondes silencieuses.

 

Sérieusement ?

 

-          Pourquoi tu ne dis jamais ce qui va pas ? Comment je peux imaginer pourquoi tu t’énerves ? Je le ferais plus maintenant juré, je le ferais plus, continua le brun, se labourant la lèvre inférieure.

 

Bizarrement, sa haine se dissolvait au fur et à mesure que Kae se prosternait en excuses. Et le coup de grâce lui fut donné lorsqu’il releva la tête. Ses yeux semblaient désespérés. Sincèrement meurtris.

 

-          Hey, c’est bon, c’est rien… murmura le roux, mal à l’aise.

-          Je suis désolé. Vraiment désolé.

 

Il se tourmentait les mains, cherchant par tous les moyens une solution. Comme si cette erreur était mortelle, comme si sa faute était la pire qu’il puisse commettre.

 

-          Je suis un imbécile…

-          C’est bon je te dis, arrête maintenant.

 

Le brun se dégagea, allant d’un pas décidé aux toilettes, un bref « je reviens de suite » balancé entre deux enjambées.

Et Yukito resta seul avec son mur. C’était… une tournure vraiment étrange. D’un coup, le bruit de l’eau qui coulait le réveilla de ses pensées et il refit surface. Instinctivement, ses jambes le trainèrent vers la salle de bain. Quelque chose le poussa à surveiller le gamin, il le connaissait et pour la première fois, il l’avait vraiment vu prendre conscience d’une faute. Alors les conséquences suivraient surement. La scène qu’il vit le lui confirma.

L’eau chaude. La fumée épaisse. Le liquide coulant dans le lavabo. Manches relevées, visage concentré, mains noyées, Kae s’ébouillantait les mains. Rien ne transparaissait, aucune émotion mis à part la concentration impartiale et la volonté suprême de se punir. Sa peau blanche vira immédiatement au rouge.

 

-          Hey, pauvre con, tu fais quoi là ? l’agressa Yukito en l’attrapant par l’épaule.

-          Je me désinfecte….. murmura le brun, les dents serrées.

 

Putain d’honneur à la con et de fierté mal placée.

 

-          Je pensais que notre relation était plus… mature, murmura Kae.

-          Ca n’a rien à voir avec la maturité. Tu comprends pas. Tu peux pas branler n’importe qui et faire passer ça pour un jeu.

-          Pourtant je te jure que c’était ça. Je voulais voir son visage scandalisé, humilié et le voir m’implorer d’arrêter. Il était déjà blessé à mort, il y avait juste l’orgueil… encore. Mais je le ferais plus.

 

Il y eut une secousse. C’était vraiment une scène pénible.

 

-          Déjà que tu me fais pas confiance à la base… mais là je pense que j’ai atteint le fond, je suis le pire, désolé, sincèrement je suis désolé.

 

Le coup vint naturellement. Son poing s’écrasa sur le visage pâle du brun. Il en avait assez de l’entendre geindre. Et une fois prostré sur le sol, il vit juste un immense soulagement dans les perles émeraude. Voilà, il voulait ça comme punition. Et il se releva, et il senti ce corps frêle contre lui, il entendit à son oreille un « merci » apaisé.