Le corps

 

[On se croirait en enfer]

 

On nous dit : "Faites attention ˆ ce que vous mangez, ni sucrŽ, ni salŽ. Ne grossissez pas, c'est la peste de ce sicle."
On n
ous montre : des filles ultra maigres, des hommes musclŽs et fins.
Au
final, on nous demande de nous accepter comme nous sommes.

Comment ne pas tre
dŽgožtŽ de la nourriture ? Comment ne pas la voir comme une monstruositŽ immorale ?

Et le miroir qu
i nous renvoie sans cesse une image qui nous brise. Nos yeux nous trompent et ne nous montrent que ce qui ne va pas. Mais nous savons que tout va bien ! Les ombres se creusent entre nos c™tes. Ces dŽlices qui nous faisaient frŽmir jadis deviennent nos pires ennemies. Nous chutons doucement, pris de vertiges alors que cette voix dans notre tte nous murmure que ce n'est pas assez.

Et autour de nous
, les "autres" qui admirent la pourriture qui peu ˆ peu nous ronge.

Reconq
uŽrir un corps qui ne nous ressemble pas est la chose la plus difficile. Comment aimer cette ombre ?

Aujourd'hui, en me dirigeant vers la gare, je me suis arrtŽ dans un petit kiosque, vendeurs de journaux, clopes et tout le bazar pour jeter un oeil aux magasines. Je me suis figŽ devant celui intitulŽ "Vogue". La femme qui faisait la couverture m'a interpelŽ. J'ai cru apercevoir le squelette de son visage. Non, c'Žtait un cr‰ne avec une mince couche de peau dessus, le tout bien photoshopŽ. Car oui, vous savez que les magasines et publicitŽs qu'on voit dans les rues sont retouchŽes, lissŽes et amaigries via photoshop quand mme,non ? Ah ben voilˆ la rŽalitŽ les gens. Les femmes - hommes que l'on voit tous les jours N'EXISTENT PAS rŽellement.
Enfin bref, j'ai pri
s le magasine et observŽ ce porte manteau aux joues creuses et ˆ la peau lisse. C'est tout de mme dramatique de voir que ce genre de mensonge est affichŽ comme "canon de beautŽ" de notre bien aimŽ sicle. La Mort est vŽnŽrŽe, me suis-je dit, comme idŽal physique.
Enfin, e
n parcourant diffŽrents blogs, j'ai pu remarquer que les grandes dessinatrices en devenir avaient comme style le modle "rachitique". Des jambes autant fines que des spaghettis, des c™tes visibles... Comme quoi, nous sommes tous marquŽs par ce modle malsain et irrŽalisable des canons de mode.
Je me
suis posŽ et j'ai rŽflŽchi un moment. Les mannequins, nous sommes d'accord, nous les trouvons absolument immondes. Trop maigres, bien sžr. Mais petit ˆ petit, nos yeux s'habituent ˆ voir ces modles et la vision que nous avons des personnes "fines" se mue gentiment et elles deviennent de plus en plus maigres. "Mais non, mon personnage n'est pas maigre, mais FIN !" Combien d'entre vous ont dit a ? Pour dŽfendre sa crŽation qui reflte bien l'idŽal ou la vision que nous possŽdons des gens ?

 

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Recherche de pensŽe. Hideaki.

 

Certains m'attribuent quelque sentiment Žtrange. J'ai agit d'une manire qui pourrait rebuter les bien pensants. Je suis quelqu'un de simple, qui aime ce qui est beau. J'aime les plaisirs faciles et je n'ai aucune honte ˆ l'avouer. La seule chose qui pourrait m'enflammer, c'est une feuille blanche, un crayon et me retrouver seul avec moi mme. C'est lorsque je dessine, lorsque je crŽe que je suis pleinement moi. Je peux comparer cet acte au sexe.

C'est une frŽnŽsie brutale qui accapare mon corps. Mes muscles se raidissent, je transpire. Plus la mine griffe le grain du papier, plus l'excitation me dŽvore. Je vois la forme sublime que j'ai en tte se dŽverser, se coller sur la blancheur de ma feuille. Je pŽntre mon idŽe, je la dŽchire. C'est l'implication totale du corps et de l'esprit. Chaque coup puissant, je l'assne avec un plaisir grandissant, superbe. Je peux sentir le papier frŽmir, gŽmir lorsque ma gomme la caresse, enlevant cette saletŽ, cette blessure que je lui aurai infligŽe. Des heures durant, je la pilonne, je lui impose mon corps et mes dŽsirs. Lorsque l'esquisse est posŽe, lorsque je me sens enfin prt, c'est l'encrage. C'est comme entrer en transe. Plus rien ne peut me sortir de ce face ˆ face. Et enfin, je me libre. Brutalement. L'orgasme sublime de voir ma crŽation lˆ. Vivante et dominŽe. Elle est ˆ moi, l'espace de quelques minutes. Comme je l'avais imaginŽe.

Je suis vidŽ de toute Žnergie. Il faut que je reprenne mon souffle. Toute ma puissance, je l'ai mise ˆ mon propre service. J'ai crŽŽ. La plŽnitude qui prŽcde la jouissance m'ouvre les yeux. Ce que je viens d'accomplir est un miracle. Je rŽalise qu'il existe peu de gens sur cette plante capables d'Žjaculer leurs idŽes, aussi pures que celles qu'ils ont dans leur tte.

C'est la seule chose qui me stimule rŽellement. J'enfante seul.

 

Ma vie se rŽsume ˆ l'Art. Ce moyen si simple d'exprimer le tumulte que j'ai ˆ l'intŽrieur. Mon corps n'est qu'un objet comme un autre pour contenir ce trop plein. Je le dŽcore, l'exhibe, le partage avec ceux qui le dŽsirent. Je me considre comme ma propre Ïuvre d'art. Et je remercie ma mre de m'avoir mis au monde.

Je ne sais pas comment je suis arrivŽ ˆ penser ceci. D'aussi loin que remontent mes souvenirs, j'ai toujours ŽtŽ un garon silencieux. Je prŽfŽrais observer les papillons sur les fleurs, je me perdais dans la contemplation d'une file de fourmis rouges alors que mes camarades jouaient ˆ la guerre. Je suis un rveur. Et rien ni personne n'Žtait parvenu ˆ pŽnŽtrer ma bulle.

Entraver mes rves, c'est tenter de m'anŽantir.

 

Mes gŽniteurs ont voulu juguler ma passion. Mes sÏurs dŽsiraient me voir comme le frre courageux, guerrier. Celui qui obŽit firement ˆ son supŽrieur. Mais je ne pouvais pas. Je ne comprends pas cette faon de vivre. Je prŽfre la candeur na•ve de la libertŽ que l'esclavage acceptŽ et idol‰trŽ de mes contemporains.

Lorsque j'ai choisi ma voie – l'art envers et contre tout – mes parents m'ont clairement dit qu'ils ne me soutiendraient jamais.

Et comme une suite naturelle, je me suis retrouvŽ dans les quartiers gays de Tokyo.

Je trouve ridicule cette idŽe d'appartenance. S'encha”ner ˆ une seule personne, c'est se priver de cette libertŽ d'aimer et de se satisfaire pleinement. De s'Žpanouir.

La prostitution a ŽtŽ une solution facile, sans engagement et libre de toute contrainte. Oui, je suis une pute. Et j'ai pu gagner ma vie.

Je vous vois dŽjˆ, scandalisŽs dans vos petites ttes ŽtriquŽes. Vous avez tellement peur du libre accs. De la libertŽ.

J'ai dŽcouvert un monde diffŽrent de ce que je m'Žtais prŽparŽ ˆ voir. Oui, je suis parti avec mes prŽjugŽs. Comme vous tous, je me suis imaginŽ dans les mains de vieux dŽgožtants, obligŽ de me plier aux moindres exigences. J'ai cru sombrer dans la violence crasse qui dŽtruirait petit ˆ petit le chef d'Ïuvre que je suis.

Au contraire.

J'ai connu des gens, certes vieux et parfois mme repoussants, mais d'une tendresse infinie. Les jeunes ne paient pas pour baiser. J'ai mme connu des femmes. J'ai lu la honte sur leur visage, cette culpabilitŽ insondable de devoir Ç salir È un jeune homme pour se satisfaire. J'ai compris la solitude misŽrable dans laquelle ils se trouvaient.

Et j'ai pu expŽrimenter des choses inou•es. Je suis devenu un fantasme. Une Ïuvre abstraite dans ce monde de ruelles et de boutiques extravagantes. Je prenais soin de ce corps qui rendait heureux des dizaines de personnes. Mes cheveux blonds fascinaient, mes yeux bleus les hypnotisaient. J'Žtais une crŽature d'une autre espce. Je n'existais que pour leur faire plaisir.

Non, je n'ai pas souffert de cette pŽriode.

J'ai gagnŽ honntement mon argent et j'ai pu payer une partie de mes Žtudes. Seul le regard de ceux qui se trouvaient hors de ce milieu aurait pu me terrasser. Mais je n'y ai jamais prtŽ attention.

J'Žtais un soleil dans les bas-fonds.

Pourquoi suis-je sorti de lˆ ?

Parce qu'une tornade m'a renversŽ. Une tempte de douleur, un hurlement silencieux si puissant qu'il a fait frŽmir ma bulle d'indiffŽrence. Un garon aux cheveux noirs et aux yeux verts. Cet enfant de 15 ans m'a payŽ une nuit de prŽsence. Je l'ai trouvŽ dŽchirant. Si attendrissant. Il Žtait couvert de cha”nes. Un poids inimaginable l'Žtranglait. Et pourtant, je n'avais jamais vu un garon si jeune avec autant de force. Il se battait. Je le voyais dans ses yeux. Quelle puissance !

A ce moment lˆ, j'ai senti que je n'Žtais pas un soleil. Que je glorifiais ma crasse sordide. Que le monde, en rŽalitŽ, me terrifiait et que je n'avais cessŽ de me cacher.

Je l'ai seulement embrassŽ cette nuit lˆ. Et son feu m'a littŽralement dŽvorŽ. Je n'ai plus osŽ le toucher. La seule chose qu'il me demanda... c'Žtait de peindre.

De vivre ma passion. De vivre.

Il m'a ressuscitŽ.

Kaerizaki m'a fait rena”tre.

 

[On croit encore tout contr™ler]